Quand la pratique devient visible.

Ma pratique est devenue publique le jour où j’ai pris des outils de gravure dans mes mains.
Pas le jour où j’ai décidé de montrer quelque chose.
Le jour où le geste est devenu irréversible.
Il m’a fallu quelques années pour l’accepter.

La gravure est entrée dans ma vie par le travail manuel. J’ai commencé à tailler, à couper, à retirer de la matière sans plan précis, en m’appuyant sur ce que je connaissais déjà : des images intérieures, issues de ce que j’appelle mon ministère de l’imagination. Rien de spectaculaire.

Pendant longtemps, cette pratique est restée dans un espace relativement protégé.
L’atelier.
Le temps long.
L’erreur possible.
Le droit de ne pas savoir où l’on va.

La gravure n’exige pas de résultat immédiat. Elle impose une forme de discipline méditative. On recommence. On se trompe. On accepte que certains choix soient définitifs.

Puis les questions ont commencé.
- Qu’est-ce que la gravure ?
- Qu’est-ce que tu fais exactement ?
- Est-ce que je peux voir ?

Mon premier réflexe a été de sortir mon téléphone. Une ou deux photos. Des impressions maladroites... Montrer ces images m’a mise mal à l’aise, non pas parce qu’elles étaient imparfaites, mais parce qu’elles existaient décontextualisées. Aplaties.

J’ai alors compris quelque chose d’important : montrer n’est pas neutre. Publier n’est pas un simple prolongement du geste de faire.
C’est un changement de régime.

Une gravure ne montre rien du temps qu’elle a absorbé. Elle ne dit rien des dizaines d’heures passées à préparer un dessin, puis une plaque, à réduire une image en couches de couleurs, à recommencer... Le numérique, lui, demande de la lisibilité immédiate. Il comprime. Il simplifie. Il rend visible un résultat en effaçant presque totalement le processus qui l’a rendu possible.

Certaines œuvres perdent en cohérence ce qu’elles gagnent en lisibilité lorsqu’elles deviennent publiques, et pire, digitales. Rendre une œuvre visible, c’est accepter qu’elle se déplace, qu’elle soit lue autrement.

Mettre des mots sur une pratique avant qu’elle ne se stabilise, c’est souvent la figer. Le geste est encore en train de se chercher et l’encre de sécher.

Je dis: publier transforme la pratique.

Marie Laffitte